« Je vois renaître dans ma seconde patrie les éléments qui ont détruit mon pays d’origine. »

Ce témoignage décrit une rencontre, non pas avec l’islam à proprement parler, car l’auteure est née dans l’Islam, mais avec l’image que veulent en avoir tant d’occidentaux. À méditer. – AJM 


Mon père est libanais, d’obédience chiite, et ma mère française. Ils se sont rencontrés en France, à l’époque où mon père y faisait ses études de médecine. Ma famille est ouverte, au point que j’ai moi-même épousé un Français. Une de mes cousines a dû batailler deux ans durant avec son père pour parvenir à épouser l’homme de son choix, un Arménien, mais mes parents (mon père est décédé) étaient plutôt athées, communistes. Cela dit, au Liban, on est musulman ou on n’est pas, de sorte que j’y étais considérée comme musulmane.

Même ma mère française et ouvertement athée ne suffisait pas à atténuer mon «islamité» dans les cours de récréation. Mais, en dépit de ma religion et grâce à ma mère, j’ai été imprégnée des idéaux et de la culture du pays de Voltaire depuis ma plus tendre enfance. La France était pour moi un pays où la religion n’avait pas de réelle importance, un pays où mon athéisme pouvait s’exprimer, être vécu comme une liberté, un épanouissement. En 1992, j’ai choisi de quitter un Moyen-Orient ensanglanté par les guerres intestines, étouffé par les religions, pour pénétrer dans un monde inconnu mais tellement chéri.

Arriver en France a été une bouffée d’oxygène: enfin j’étais une femme libre, émancipée, sans étiquette religieuse collée sur le front. Bien sûr, trouver un emploi n’a pas été facile. Sans doute, plusieurs de mes CV ont dû finir à la poubelle simplement à cause de mon patronyme. Et que d’erreurs n’ai-je pas commises par ignorance de cette culture française? J’ai quitté mes amis d’enfance, de faculté, ma famille, pour aborder une culture dont j’ai finalement dû admettre que je ne la connaissais guère qu’à travers la littérature.

J’ai fourni beaucoup d’efforts pour m’intégrer, trouver un emploi, m’adapter et me faire adopter. Quand je rentre au pays, je m’aperçois que j’ai toujours une grande place parmi les miens. De même, ma tribu de famille et d’amis restera à jamais dans mon cœur. Mais lorsque je suis en France, j’y suis aussi de tout mon cœur et de toute mon âme.

Je suis donc une femme de cet Orient qui incite tant de journalistes, d’orientalistes, d’intellectuels et de curieux de tous bords à s’épancher généreusement dans la presse et en ligne. J’ai vécu la guerre civile libanaise et ses horreurs, son racisme aussi. Car cette guerre se résumait à cela en fait, à un racisme déguisé en lutte glorieuse pour un soi-disant idéal qui ne peut fleurir que sur la dépouille de l’autre. Et je découvre aujourd’hui avec effroi que beaucoup de mes semblables, en France, n’ont ni mes opinions, ni ma démarche. Eux veulent transformer la France en leur pays d’origine et y importer leur religion coûte que coûte, notamment pour se faire valoir dans leur pays d’origine.

Par ailleurs, personne, au sein de la gauche bienpensante ne se penchera sur mon cas. Je suis trop fade pour eux. Bien intégrée, je ne représente aucun exotisme revanchard ou haineux envers la France pour les intéresser. Je suis une sinistre intégrée à une méchante France haineuse et raciste. En revanche, si j’avais émigré avec mon bagage musulman, mes traditions, celles de mes parents, de mes grands-parents ou de mes plus lointains ancêtres, j’éveillerais aussitôt l’intérêt de nos intellectuels en mal d’exotisme et d’autodénigrement.

Qui plus est, depuis une décennie, ma famille a connu un revirement à 180°: l’islam occupe maintenant une bonne partie du temps de ses membres. Celles de mes tantes qui ne priaient pas se sont mises à la salat et celles qui restent laïques veillent à se montrer discrètes. À part un cousin, personne n’est vraiment intégriste, genre voile intégral: on boit de l’alcool chez certains de mes cousins et plusieurs fréquentent les plages, même parmi ceux qui prient d’ailleurs. Mais le changement est net: l’emprise de la religion devient incontournable.

Je ne cache pas mon athéisme au sein de ma famille, mais critiquer l’islam sur les réseaux sociaux les dépasserait complètement. Pour eux, je ne serais alors qu’une renégate ingrate. Ils seraient capables de ne plus m’adresser la parole, or je les aime. On peut critiquer gentiment certains aspects de l’islam entre nous, mais pas sur les réseaux sociaux, pas publiquement. Sur Facebook, ils sont tous mes «amis» mais ils restent réservés et ils partagent rarement mes billets. Du coup je fais de même.

Bref, je vois renaître dans ma seconde patrie les éléments qui ont détruit mon pays d’origine.

Laisser un commentaire (modéré)

WordPress spam bloqué par CleanTalk.